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Le Grand Débat du Réveil National : la culture et la mémoire au cœur de l’identité haïtienne
Le 17 octobre 2026, au Karibe Hôtel, Le Grand Débat au Réveil National a réuni intellectuels, intervenants et acteurs culturels autour d’une question fondamentale : « Et si on était resté fidèle à la Constitution de 1805 ? » Organisée en collaboration avec la Jeunesse Engagée pour la Renaissance d’Haïti (JERH), cette deuxième journée a associé conférence-débat, ateliers et expositions pour interroger l’héritage de Jean-Jacques Dessalines et réfléchir aux fondements d’un renouveau national.
Le 17 octobre occupe une place particulière dans la mémoire collective haïtienne. Cette date marque la commémoration de la mort de Jean-Jacques Dessalines, père fondateur de la nation haïtienne, dont le combat a contribué à la naissance du premier État noir indépendant du monde moderne. Plus de deux siècles après son assassinat, son héritage continue de soulever des interrogations sur la souveraineté, l’organisation de l’État et le projet de société au lendemain de l’indépendance.
C’est dans cette perspective que s’est tenue, lors de la deuxième journée de Réveil National, Le Grand Débat. La rencontre a proposé une réflexion sur les choix historiques d’Haïti et sur les principes susceptibles d’éclairer son avenir.
Loin de se limiter à un hommage symbolique à Dessalines, l’événement a cherché à replacer la mémoire historique au cœur des discussions contemporaines. La Constitution de 1805 a ainsi servi de point de départ à une réflexion plus large sur la justice sociale, la souveraineté nationale, l’autonomie économique et la place de la culture dans la construction d’une société haïtienne plus consciente de ses ressources et de son histoire.
Après l’accueil des participants et la montée du drapeau, la journée s’est ouverte sur une présentation de la Constitution et du contexte de sa création.
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Animée par Richecarde Célestin et Stéphanie Sophie Louis, sous la modération de Georges Allen E., cette première séquence a permis de revenir sur les circonstances historiques qui ont entouré l’élaboration de la Constitution impériale de 1805.
Adopté sous le règne de Jean-Jacques Dessalines, ce texte s’inscrit dans un contexte marqué par la volonté de protéger l’indépendance acquise en 1804 et de consolider le nouvel État haïtien. Il porte les traces d’une époque où la liberté, la sécurité du territoire et la préservation de la souveraineté constituaient des préoccupations essentielles.
Au cours des échanges, plusieurs notions ont été mises en avant : le projet de société, la solidarité, la libération et la souveraineté nationale. Ces concepts ont permis d’aborder la Constitution au-delà de sa dimension juridique, en interrogeant les ambitions qui accompagnaient la naissance de la nation.
À noter que comprendre la Constitution de 1805 suppose également de mieux comprendre Dessalines comme acteur politique et figure fondatrice. Au-delà du chef militaire, il incarne un moment historique où la question de la liberté collective se posait dans toute son ampleur.
Le thème de la rencontre invitait ainsi à examiner les principes défendus à cette époque, mais aussi à réfléchir aux transformations historiques qui ont façonné Haïti depuis lors. La question n’était donc pas seulement de savoir ce que disait la Constitution de 1805, mais de comprendre ce que son esprit peut encore apporter à la réflexion sur le devenir national.
Après cette mise en contexte, le débat s’est poursuivi autour de plusieurs dimensions de la Constitution : juridico-administrative, économico-sociale, puis géopolitique et militaire. Ces trois axes ont permis d’aborder les rapports entre l’organisation de l’État, les conditions de vie de la population et la défense de la souveraineté nationale.
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L’axe juridico-administratif, présenté par Clovensky André Gérald Pierre, a notamment soulevé la question du rapport entre la Constitution de 1805 et les réalités historiques qui ont présidé à son élaboration. Une interrogation a orienté la réflexion : la Constitution représentait-elle une vision de l’avenir ou portait-elle aussi les marques des peurs et des menaces de son époque ?
Cette question rappelle qu’un texte constitutionnel ne peut être dissocié du contexte dans lequel il est produit. Il répond à des circonstances particulières, à des rapports de force et à des aspirations collectives. Toutefois, sa portée dépasse les événements qui ont présidé à sa naissance lorsqu’il contribue à définir les principes d’organisation d’une société.
La réflexion s’est notamment appuyée sur l’idée attribuée à Mirlande Manigat selon laquelle la Constitution est « fille de son temps ». Elle doit correspondre aux réalités de son époque tout en préparant l’avenir. Cette perspective invite à distinguer la fidélité à un texte historique de la fidélité aux principes qui l’ont inspirée. Revenir à la Constitution de 1805 ne signifie pas nécessairement vouloir reproduire toutes ses dispositions dans le contexte actuel. Il s’agit aussi d’interroger sa conception de l’État, ses choix institutionnels et la place qu’elle accorde à la souveraineté.
La question devient alors celle de la capacité d’Haïti à construire des institutions adaptées à ses réalités tout en préservant les principes fondamentaux associés à son indépendance.
Justice sociale et souveraineté économique : les fondements d’une liberté réelle
Présenté par Stéphanie Sophie Louis, l’axe économico-social met l’accent sur les liens entre l’organisation de la société, l’égalité devant la loi et l’autonomie économique.
L’égalité des conditions et le rejet des privilèges injustifiés ont constitué des éléments importants de cette réflexion. Ces enjeux renvoient à une interrogation fondamentale : que signifie l’indépendance si elle ne s’accompagne pas de conditions permettant à la population de vivre dignement et de participer pleinement à la vie nationale ?
La souveraineté alimentaire s’inscrit dans cette problématique. La capacité d’un pays à produire une part significative de ce qu’il consomme constitue un enjeu économique, mais aussi politique. Elle touche à la maîtrise des ressources, à la valorisation de la production locale et à la réduction des dépendances susceptibles de fragiliser l’autonomie nationale.
La discussion a également abordé la famille comme premier espace de socialisation. C’est au sein de cet environnement que se transmettent des valeurs, des comportements et des représentations qui influencent ensuite la vie collective. Penser la transformation de la société suppose donc aussi de s’intéresser aux espaces où se construisent les rapports sociaux et les identités.
Enfin, la formule « Nwa pa yon koulè, se yon ideyoloji » a introduit une réflexion sur la dimension politique de l’identité noire dans le contexte haïtien. Elle invite à considérer cette identité non seulement comme une caractéristique physique, mais également à travers son histoire, les luttes qui l’ont façonnée et les idées qui lui sont associées.
À travers ces différents thèmes, la dimension économico-sociale a replacé la liberté dans une perspective concrète : celle d’une société qui cherche à conjuguer égalité, dignité, autonomie et solidarité.
Souveraineté nationale et stratégie de défense
Le troisième axe, consacré aux dimensions géopolitique et militaire, a été présenté par Thedisson Germain.
Les échanges ont porté sur la souveraineté, la rupture avec l’ordre colonial, les stratégies de repli, la politique de la terre brûlée, la centralisation autoritaire et militaire ainsi que le libre-échange.
Ces questions prennent tout leur sens lorsqu’elles sont placées dans le contexte de la naissance de l’État haïtien. Après l’indépendance, la défense du territoire et la préservation de la souveraineté constituaient des impératifs majeurs pour un pays issu d’une révolution ayant bouleversé l’ordre colonial.
Les stratégies militaires de l’époque répondaient à des menaces concrètes. Elles soulèvent néanmoins des questions plus générales sur les moyens de défendre l’indépendance et sur la place de l’autorité dans l’organisation de l’État.
La centralisation du pouvoir militaire renvoie ainsi à la tension entre les impératifs de sécurité et les exigences de gouvernance. De son côté, la question du libre-échange invite à examiner les relations entre ouverture économique, intérêts nationaux et autonomie du pays.

Ces différents enjeux rappellent que la souveraineté ne se réduit pas à l’affirmation formelle de l’indépendance. Elle implique également la capacité d’un État à défendre ses intérêts, à définir ses priorités et à entretenir des relations avec le monde sans perdre la maîtrise de ses choix fondamentaux.
Si l’histoire et la Constitution ont constitué le socle intellectuel de la journée, la culture a également occupé une place importante dans la réflexion sur le renouveau national.
Un atelier consacré au son et au mouvement, animé par Riva Nyri Précil, a permis d’aborder cette dimension par une approche artistique. La programmation comprenait également un atelier intitulé « Le Réveil National », réunissant Emmanuel Stéphane Laurent, Stéphanie Sophie Louis, Michel Soukar et Daniel Supplice.
Cette séquence a notamment mis en avant la culture comme force historique et moteur de développement, tout en soulignant la nécessité de combattre l’auto dévalorisation.
Dans le contexte haïtien, la culture représente bien davantage qu’un ensemble de pratiques artistiques ou de traditions. Elle constitue un espace de transmission de la mémoire, de construction de l’identité et de valorisation des expériences collectives.
Le rapport à la culture influence également la manière dont une société se perçoit et envisage ses possibilités. L’auto-dévalorisation peut conduire à minimiser les capacités locales, à déprécier les productions nationales ou à considérer les ressources culturelles du pays comme secondaires. À l’inverse, reconnaître la valeur de son patrimoine et de ses créations permet de renforcer le sentiment d’appartenance et d’ouvrir des perspectives de développement.
Dans cette optique, le Réveil National ne peut être uniquement institutionnel ou économique. Il implique également un travail sur les mentalités, les représentations et la manière dont les Haïtiens se rapportent à leur histoire. La culture apparaît alors comme un levier capable de relier mémoire, identité et action collective.
La programmation culturelle s’est prolongée à travers plusieurs espaces de découverte et de valorisation artistique. Le salon du livre, le coin des designers et l’espace des exposants ont contribué à donner une place aux initiatives créatives. Deux expositions ont également marqué la journée : celle de Philippe Dodard, intitulée « Haïti, le cœur encore », et celle de la collection du Bureau national d’ethnologie, présentée sous le titre « Haïti dans ses pierres ».
Ces propositions ont fait écho aux discussions consacrées à l’histoire et à l’identité nationale. L’art et le patrimoine permettent en effet d’aborder la mémoire par d’autres voies que le discours politique ou le texte juridique. Ils donnent à voir des représentations, des traces et des expressions qui participent à la construction de l’imaginaire collectif.
La présence de ces expositions au sein de Réveil National a ainsi inscrit la démarche dans une perspective plus large : réfléchir à l’avenir d’Haïti suppose également de reconnaître la richesse de ses expressions culturelles et de leur accorder une place dans la transmission de son histoire.
La programmation comportait par ailleurs des activités consacrées à la méditation, au yoga, à la santé, à la nutrition, à la clairvoyance et à la numérologie, à la mission de vie pour les jeunes, ainsi qu’au deuil et à la thérapie. Ces propositions complétaient les dimensions intellectuelle et artistique de l’événement par des espaces axés sur le bien-être, la réflexion personnelle et le développement individuel.
Le spectacle annoncé avec Boukman Eksperyans, Paul Beaubrun et Riva Nyri Précil venait également souligner la place accordée à l’expression artistique dans cette journée de commémoration.
L’ensemble de la programmation témoignait ainsi d’une volonté de faire dialoguer réflexion historique, création culturelle et développement personnel autour d’une même interrogation : comment contribuer au renouveau de la société haïtienne ?
Alors, honorer Dessalines ne consiste pas uniquement à commémorer sa mort. C’est aussi interroger l’héritage qu’il a laissé, mesurer la responsabilité des générations actuelles et se demander quelle nation les Haïtiens souhaitent construire. Le véritable réveil national commence lorsque la mémoire devient une volonté d’agir.

