« Fuir pour survivre » : quand la jeunesse haïtienne transforme les blessures de l’exil en puissance littéraire avec le CNJEE
À l’heure où la fuite, le déracinement et l’incertitude traversent de nombreuses trajectoires humaines, la littérature s’affirme comme un espace de résistance, de mémoire et de reconstruction. Réunis le 4 octobre 2026 à l’Hôtel Kinam, à Pétion-Ville, dix jeunes écrivains haïtiens ont donné vie à cette réflexion lors de la grande finale de la troisième édition du Concours National des Jeunes Écrivains Émergents (CNJEE). Entre créativité, engagement intellectuel et affirmation de nouveaux talents, cette édition consacrée au thème « Fuir pour survivre » a consacré Emmanuel Lucas, tout en rappelant que les mots peuvent donner une voix aux réalités les plus complexes de notre époque.
Il existe des circonstances dans lesquelles écrire dépasse la simple ambition artistique pour devenir une manière d’interroger le monde, de préserver la mémoire et de donner un sens aux expériences humaines. C’est précisément cette dimension de la création littéraire qu’a mise en lumière la troisième édition du Concours National des Jeunes Écrivains Émergents. Lancée officiellement en juin, cette édition a suscité la participation de nombreux aspirants écrivains, avec 195 textes reçus avant la sélection de dix finalistes. Consacrée à la nouvelle, forme littéraire exigeante par sa concision, sa construction narrative et sa densité expressive, la compétition a invité les participants à explorer une question profondément humaine : que signifie partir lorsque rester devient une menace pour sa propre existence ? À travers le thème « Fuir pour survivre », les organisateurs sous la direction de Minouche SÉNÉPHARD ont placé au cœur de la création des réalités qui dépassent les frontières géographiques et touchent aux notions fondamentales de sécurité, de liberté, d’identité et de dignité humaine.
La grande finale a constitué un véritable laboratoire d’expression littéraire où les expériences individuelles ont rencontré les interrogations collectives. Devant un public composé notamment d’invités, d’anciens lauréats et de professionnels, les finalistes ont présenté et défendu leurs œuvres, révélant différentes interprétations de la fuite : celle qui naît de la peur, celle qu’impose la nécessité, mais aussi celle qui ouvre la possibilité d’une renaissance. Les textes ont abordé la perte, l’exil, la solitude, l’espoir et la reconstruction, autant de dimensions qui rappellent que le déplacement humain ne se réduit jamais à un simple changement de territoire. Il engage également des ruptures affectives, sociales et identitaires. La participation à distance de Medjina Macenat et de Joseph Djoumy Chery, grâce à la plateforme Zoom, a par ailleurs permis à ces deux finalistes de défendre leurs créations malgré leur absence physique. Au-delà de la compétition, les prestations artistiques et les séquences collectives ont contribué à faire de cette rencontre une célébration de la parole, de l’imagination et de la capacité des jeunes à transformer des réalités difficiles en œuvres littéraires.

L’exigence intellectuelle du concours s’est particulièrement manifestée dans son dispositif d’évaluation. Sous la présidence de D’jimy Malval, le jury, également composé de Carlile Perrin, Wendie Etienne et Carl-Henry Petit-Frère, a examiné les productions en tenant compte de leur qualité littéraire, de leur originalité, de leur structure et de leur cohérence. Mais l’exercice ne s’arrêtait pas à l’écriture : chaque candidat devait également expliquer ses choix narratifs, défendre sa démarche créative et répondre aux interrogations des jurés. Cette approche présente un intérêt pédagogique considérable. Elle reconnaît que la formation d’un écrivain ne repose pas exclusivement sur sa capacité à produire un texte, mais également sur son aptitude à construire une pensée, à justifier ses intentions et à dialoguer avec un lectorat critique. Dans cette perspective, le CNJEE apparaît non seulement comme un concours de création, mais aussi comme un espace de développement des compétences intellectuelles, argumentatives et communicationnelles d’une nouvelle génération d’auteurs haïtiens.
Au terme de cette journée, Emmanuel Lucas a remporté le premier prix, devenant ainsi le grand lauréat de la troisième édition du CNJEE, accompagné d’une récompense financière de 1 000 dollars américains. Catherine Guevara Pierre s’est distinguée en obtenant la deuxième place et un prix de 600 dollars américains, tandis que Sylvester Dorismond a décroché la troisième position, assortie d’une récompense de 400 dollars américains. Des trophées et certificats figuraient également parmi les distinctions prévues. Si ces récompenses matérialisent la reconnaissance du travail accompli, leur portée dépasse leur valeur financière. Elles constituent un encouragement à poursuivre une vocation littéraire dans un environnement où les jeunes créateurs doivent souvent surmonter de nombreux obstacles pour accéder à la visibilité et à la reconnaissance. L’hommage rendu aux autres finalistes témoigne également d’une conception plus large de la réussite : celle qui valorise l’effort, la persévérance, l’apprentissage et la participation à une dynamique collective de création.

Cette troisième édition soulève enfin une réflexion essentielle sur la place de la littérature dans la société haïtienne contemporaine. Dans un pays où les questions de déplacement, d’insécurité et de vulnérabilité occupent une place importante dans les préoccupations collectives, le choix du thème « Fuir pour survivre » acquiert une résonance particulière. Sans prétendre que la littérature puisse, à elle seule, résoudre les crises sociales, elle permet néanmoins d’en explorer les dimensions humaines, de rendre visibles des expériences parfois marginalisées et d’ouvrir des espaces de réflexion. En réunissant 195 contributions autour d’une même thématique, le CNJEE illustre le potentiel d’une jeunesse qui refuse de laisser les difficultés définir exclusivement son horizon. Il rappelle également l’importance d’investir dans les initiatives culturelles, de soutenir l’émergence de nouveaux écrivains et de considérer la création artistique comme une composante essentielle du développement intellectuel et social. Car si fuir peut parfois devenir une condition de survie, écrire demeure une manière de résister à l’effacement, de reconstruire le sens et d’imaginer l’avenir. La troisième édition du CNJEE s’achève ainsi sur la conviction que les concours passent, les distinctions se remettent, mais les histoires que porte une génération peuvent continuer de traverser le temps.

