Jeunesse haïtienne : partir, rester ou revenir ?
“C’était ça ou mourir” de Thélyson Orélien a embrasé le monde littéraire. Vainqueur de nombreux prix, dont le Prix du Roman Fnac 2026, il raconte l’histoire d’un jeune haïtien traversant les vents et marées liés aux flux migratoires afin de fuir la mort en Haïti.
Pour beaucoup d’étrangers qui liront ce texte, ce sera un récit passionnant qui pincera les cordes des cœurs de ceux qui comprennent déjà l’importance et les enjeux de l’immigration. Pour nous autres haïtiens, c’est un roman qui donne voix à une histoire parmi tant d’autres.
Laisser le pays n’est pas nouveau. On connaissait tous un camarade de classe désintéressé par les cours car il voyagerait bientôt. Son père, sa mère, un oncle ou une tante a déjà entamé les procédures relatives aux documents nécessaires à son départ. Ces jeunes partaient assez tôt, sans avoir vraiment de projet de vie en Haïti.
Depuis maintenant environ plus de 5 ans, la donne a changé. Les départs ne sont plus limités à 1 ou 2 connaissances. L’insécurité accrue a forcé la main de plusieurs. Pourquoi rester ?

Haïti n’a jamais été un terrain de réussite facile. Les opportunités restaient rares certaines, mais du moins elles existaient. Sorti du lycée après avoir obtenu son baccalauréat, le jeune haïtien pouvait se projeter dans l’avenir. Un avenir pierreux, mais en compagnie de sa famille, de ses amis, dans son pays qu’il a seulement connu.
L’État haïtien n’a jamais été bon exemple à suivre. La corruption s’était toujours enraciné dans toutes les couches de l’administration publique. Cependant, certains se distinguaient. On connaissait tous un professeur, un responsable qu’on pouvait même placer comme modèle pour sa réussite personnelle.
Qu’en est-il à présent ? L’ancien président démocrate américain, Joseph Biden, a ouvert la vanne à la fuite intellectuelle. Les modèles sont partis. L’étreinte de l’insécurité s’est resserrée autour de nos cous. Les gangs transforment la capitale en “territoire perdu”. L’état semble complice quant à l’abandon de ses citoyens.
Rester devient donc le choix incompréhensible. Pourquoi rester ? Le chemin à emprunter est devenu un tunnel ténébreux sans fin. On avance sans savoir vraiment où déposer les pieds. Rester à faire quoi ?

On ne construit pas une vie en Haïti. D’ailleurs, on ne vit pas : on survit. On survit à base de projets de 24h renouvelables si les chef des gangs le permettent. On s’est approprié le titre de “résilient”, résistants aux chocs, résistants à la vue d’une mère les larmes aux yeux, avec 2 enfants, dont un nouveau-né, un sac sur la tête, fuyant sont quartier sans destination.
Partir pour recommencer semble donc plus judicieux. Tant pis les propos racistes, les regards austères, le sentiment de non-appartenance. Pour beaucoup, c’était ça ou mourir ! Partir pour se reconstruire, pour rêver petit, mais rêver tout-de-même. Haïti est devenue une faucheuse de rêves. Partir vers des parents adoptifs qui offrent la possibilité de vivre pleinement sa vie. Tout n’est pas rose bonbon. Le rappel de son statut est constant. Le mal du pays démange. Mais, on n’abandonne pas Haïti. Elle nous a délaissé. Toutefois, on l’apprécie beaucoup de loin. La culture, on la porte dans l’âme. Les jeunes font la fierté d’Haïti partout et ailleurs. Ils ont le droit d’être autant haïtien dans les limites qu’on les octroie. C’est le choix imposé. Après tout, ”primum vivere, deinde philosophari”.
On craint le retour vers cette terre qui fume, ce brasier qui transforme tout projet en cendres. Les connaissances et expériences acquises en terre étrangère ne nous servent plus. Les plus chanceux, munis de leur permis de voyage, fouleront les côtes lors de fêtes champêtres, d’un grand deuil familial ou pour sentir le cor vibrer dans son sang au premier jour de l’An.
Rester, partir ou revenir : ce n’est plus guère un choix. Il y a de cela 6 ans, on posait le pour et le contre. À présent, on espère une autre porte ouverte, une autre possibilité de départ rapide vers d’autres contrées. Il faut faire violence sur soi (et son entourage) pour faire le contraire. Pourquoi donc rester ? Parce que certaines idéologies en valent la peine. “Je veux rêver grand et je rêve de mon pays”. Même dans cet enfer qu’on nous présente comme Haïti, certains rêves demeurent apyres.

